Valeurs LESSAJ

Solidaire

Qui favorise l'entraide ainsi que des liens humains harmonieux et durables
à des niveaux plus que monétaires

Les systèmes agricoles locaux et diversifiés ont commencé à être sérieusement menacés partout à travers le monde dès l'époque des conquêtes européennes où les pays colonisateurs se sont approprié les terres les plus fertiles, sans se soucier du sort de ceux qui les habitaient. Cette tendance a continué à prendre de l'ampleur et il n'existe aujourd'hui à peu près plus d'endroit dans le monde sur lesquels les multinationales n'aient étendu leur emprise.

Lorsqu'elles s'emparent des terres, ces multinationales optent pour la mécanisation plutôt que le travail humain. Il en résulte la disparition des emplois en milieu rural, ce qui entraîne une dégradation de ces régions de leur équilibre économique et de leur vie de communauté. Plusieurs se voient obligés de quitter la campagne pour aller s'installer dans les villes où ils rencontrent souvent la misère. Paradoxalement, plus les villes grossissent, plus augmente le nombre de gens dont la subsistance dépend des produits de la campagne. Štre solidaire, c'est d'abord reconnaître que nous ne pourrions vivre sans le travail des agriculteurs. Aujourd'hui, certains sont payés très cher pour offrir une foule de produits et de services qui ne sont pourtant pas essentiels à la subsistance, pourquoi les agriculteurs, dont le travail répond à un besoin fondamental, ne seraient-ils pas payés un juste prix?

Les agriculteurs au pied du mur

" Avec l'industrialisation de l'agriculture, les agriculteurs doivent faire un choix : prendre de l'expansion ou disparaître. " 1

Les multinationales ont un intérêt évident dans la spécialisation et l'accroissement de la taille des fermes: elles en retirent un pouvoir accru sur les communautés, les marchés, les gouvernements et les fermiers qui perdent alors toute autonomie. Ceux-ci dépendent de méga-entreprises pour se procurer tout ce que nécessite la production industrielle : carburant, semences, antibiotiques, engrais, pesticides, entreposage, etc. De plus, ils doivent constamment subir la pression d'une concurrence grandissante et des plus gros qu'eux qui leurs mettent des bâtons dans les roues :

" Si la population l'ignore, les géants de l'agroalimentaire le savent bien : la réglementation que l'on dit destinée à protéger notre santé les favorise directement. Le pdg de Smithfield Foods, l'un des plus importants grossistes en viandes aux Etats-Unis, a admis que les nouvelles normes en matière d'innocuité des aliments lui permettront d' " acquérir " certains de ses compétiteurs moins puissants. "Une amende d'un million de dollars, qui pour eux peut s'avérer catastrophique, n'est qu'un vulgaire caillou sur la route de Smithfield " a-t-il déclaré. " 2

Soyons solidaires avec le monde

" Au Sud, les paysans subissent également de fortes pressions les incitant à s'intégrer au système agricole mondialisé, (...) Tandis que les paysans participant à un système agricole local peuvent subvenir eux-mêmes à leurs besoins alimentaires, ceux qui adoptent le modèle industriel dépendent pour se nourrir des profits issus de l'exportation de leur production. Un agriculteur sud-américain ou africain, par exemple, risque de souffrir des contrecoups d'événements sur lesquels il n'a aucun contrôle đ tels qu'une récession en Europe ou une récolte exceptionnelle en Asie. " 3

Un peu partout à travers ce qu'on appelle les pays du tiers monde, des agriculteurs sont arrachés à leurs terres qui appartenaient parfois à leur famille depuis des générations. Ceux qui n'ont pas les moyens de prendre de l'ampleur ou de s'adapter aux nouvelles technologies sont obligés de vendre tout ce qu'ils possèdent. Ils n'ont plus d'autre choix que de se retrouver entassés dans les bidonvilles sans aucune perspective d'avenir et emplis d'un profond sentiment de honte et de colère. Et ceci n'est pas vrai seulement que dans ces pays :

" Selon une étude de Santé Canada, le taux de suicide chez les agriculteurs au Québec est deux fois plus élevé que dans la population en général. " 4

Ici comme ailleurs, on assiste à une augmentation de la violence en milieu rural due à la colère et au stress constant que subissent de nombreux habitants de ces régions. Mais " Tenter d'imposer un modèle occidental unique est en soi un acte de violence. Comment s'étonner qu'il engendre des réactions aussi brutales ? " 5

Un ancien vice-président américain a déclaré: " Parmi les stratégies visant à accroître la dépendance d'un peuple et sa volonté de collaborer avec vous, la dépendance alimentaire me semble un moyen idéal. " 6

Ceci démontre bien que même derrière les ¤uvres humanitaires qui prétendent venir en aide aux peuples défavorisés se cache souvent une volonté de domination. Pour ne pas encourager cette domination, nous pouvons tenter d'acheter le moins possible tout ce qui est issu de la production industrielle des pays dits du tiers-monde.

Au Québec

" ...au Québec, à la fin des années 90 " un maigre 12% des fermes (celles ayant un revenu brut de plus de 250 000$) obtiennent 46% de l'aide à la sécurité du revenu; un autre 33% des fermes (celles sont le revenu brut se situe entre 10 000 et 50 000$ ne reçoivent que 7% de cette aide; les fermes ayant un revenu brut inférieur à 10 000$, soit plus de 4000 fermes au Québec, ne reçoivent rien. (...) Ces énormes subventions permettent aux méga-entreprises agricoles de faire des profits même si elles vendent leurs produits à des prix inférieurs aux coûts de productions. Comment les petites fermes pourraient-elles survivre dans cette course?" 7

Comme leurs confrères du monde entier, les fermiers québécois se trouvent coincés par les règles du système économique mondial. Nous pouvons leur être solidaires en achetant directement aux petites fermes et en payant le juste prix pour leurs aliments, car ils ne reçoivent pas la même aide financière que les autres et ont besoin de notre support pour survivre. Mais pour rebâtir les communautés, il faudra des changements plus profonds :

" Cependant, il importe de nous rappeler que de petites actions isolées ne suffiront pas à provoquer une véritable réforme du système actuel. Ce qui s'impose, c'est une profonde transformation des institutions et des structures en vue de créer un terrain propice à l'essor des économies communautaires. Et pour que cela devienne possible, il suffit que quelques membres d'une communauté partagent la même vision. " 8

La situation ne pourra être renversée du jour au lendemain, mais si nous retirons progressivement notre soutien à un système qui entretient l'exploitation et l'injustice, ce système n'aura un jour plus d'autre choix que de changer ses façons de faire.

Pour une mise en marché solidaire

Retirer notre support au système en place doit, selon nous, s'accompagner de solutions pratiques qui permettent de s'approvisionner et de distribuer les aliments. Nous y voyons la base de relations nouvelles entre gens de la ville et de la campagne, de liens solidaires à des niveaux autres que monétaires.

Dans les faits, une dynamique de participation au travail agricole par les utilisateurs de l'épicerie sera à mettre sur pied. Les participants au projet font des démarches afin de se doter d'un minibus qui servira au transport des membres chez les partenaires en campagne. Le comité " Aliments d'ici " organise déjà des activités d'entraide sur les fermes qui s'avèrent des occasions précieuses pour apprendre sur la réalité rurale et prendre conscience du travail que la culture et la transformation des aliments nécessite.

Rendre ces activités accessibles à un plus grand nombre de gens de la ville serait un objectif de notre approche de mise en marché. Trop souvent, les décisions politiques qui favorisent les grandes industries se prennent sans que la population de la ville se mobilise, car peu sont au courant des enjeux. La création de liens directs ville-campagne sera alors un outil pour encourager la prise de parole des citoyens sur les enjeux sociaux et écologiques associés au développement rural et aux politiques qui entourent l'alimentation. Sommes-nous encore dans la mise en marché ou devrions-nous plutôt parler ici de mise en marche ?

Disons que notre approche vise davantage que l'échange d'argent contre des aliments. Nous souhaitons créer une association appartenant autant aux gens qui y travaillent, qu'à ceux qui l'approvisionnent et à ceux qui vont y chercher leurs vivres. Par l'entraide, un partage du travail, des rencontres entre tous ces partenaires, nous espérons qu'il n'y ait plus de barrière stricte entre producteurs et consommateurs. Nous souhaitons plutôt devenir un outil collectif pour que les valeurs LESSAJ prennent racine dans l'approvisionnement alimentaire au Québec, en solidarité avec les mouvements de citoyens à l'échelle de la planète qui travaillent aussi dans cette perspective.


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1. Todd Merrifield, Helena Norberg-Hodge et Steven Gorelick, Manger Local, Écosociété, Montréal, 2005, p. 81
2. Ibid., (même livre), p. 78
3. Ibid., p. 85-86
4. Ibid., p. 102
5. Ibid., p. 103
6. Ibid., p. 104
7. Ibid., p. 20
8. Ibid., p. 127



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