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Événement Vivre à l'échelle locale 2007 Cuisines collectives, Domaine du Possible

Vie à l'échelle locale et communauté

La grande Symphonie du Monde, c'est une infinité d'êtres vivants, petits et grands, battant chacun son propre rythme. Et dans chacun de ces rythmes, uniques et merveilleux, est une âme qui souffle sur la Vie pour qu'elle puisse continuer de danser.

Imaginez que nous nous réveillions demain matin et que tout le pétrole de la planète soit soudainement disparu. Non seulement nous n'aurions plus accès aux moyens de transport conventionnels, mais tout le fonctionnement du système dans lequel nous vivons en serait bouleversé. Il ne pourrait plus nous fournir les aliments, la chaleur, l'énergie et tous les biens et services dont nous dépendons pour survivre. Que ferions-nous alors?

Nous pourrions répondre à cette question par une infinité de scénarios possibles. Mais, je suis convaincue que dans la plupart des cas, nous n'aurions d'autre choix que de nous unir et de nous entraider. Parce que ceux qui produisent les biens et services que l'on consomme nous sont souvent inconnus, le système actuel nous donne l'illusion que nous pouvons très bien vivre sans l'aide des autres. Et se laisser duper par cette apparence entraîne des conséquences destructrices à tous les niveaux: émotionnel, relationnel, social, environnemental, économique, etc.

Si le monde n'est pas encore à court de pétrole, nous pouvons bien voir, cependant, que le système économique mondial a déjà une forte emprise sur nos vies. Nous vivons en relation les uns avec les autres, mais de quelle façon? Aujourd'hui, on nous propose de s'identifier à une communauté " mondiale " où le sentiment d'appartenance se base sur la consommation de biens matériels et de divertissements uniformisés. Dans la plupart des cultures traditionnelles ainsi que dans la nôtre, jusqu'à récemment, la vie à travers une forme ou une autre de communauté répondait à un besoin fondamental. Elle permettait à chacun de sentir qu'il y a des gens qui comptent sur nous et sur qui on peut compter, de donner, de recevoir, d'apprendre les uns des autres et d'unir nos forces pour créer quelque chose qui dépasse les limites de nos capacités personnelles.

Ces besoins seraient-ils soudainement disparus avec l'arrivée de la mondialisation ? Et ce que nous propose le système économique mondial comme solution de rechange répond-il vraiment à nos besoins profonds ? Il en tient à chacun de trouver ses propres réponses. Quant à moi, j'ai trouvé qu'il y avait toute une partie de moi-même que ce système ne me permettait pas de vivre et c'est ce qui m'a amené à remettre ce mode de vie en question.

Je me suis donc lancée dans le projet LESSAJ en partant de l'hypothèse que trouver des alternatives au mode de vie que ce système nous propose et les intégrer dans notre quotidien est beaucoup plus facile lorsque nous le faisons à plusieurs. Mon objectif était de découvrir en quoi des relations humaines plus intègres et le renforcement de la communauté contribuent à un mode de vie plus local, écologique, sain, solidaire, accessible et juste.

C'est en 2006, lors d'un séjour au Ladakh (dans le nord de l'Inde) par l'entremise de l'organisme ISEC (Intenational Society for Ecology and Culture) que j'ai découvert le concept de " localisation " (en français : " Vie à l'échelle locale "). J'ai aimé le fait qu'il s'agit d'une conception globale de l'existence et qui incite à un changement du mode de vie dans son ensemble. Suite à mon expérience au Ladhak, j'en suis venue à la conclusion que l'esprit de communauté constitue l'une des conditions les plus importantes à ce changement.

À mon retour, je me suis demandé s'il pourrait être possible de vivre de façon plus locale chez nous, au Québec. J'ai découvert qu'il existait déjà plusieurs initiatives et projets de toutes sortes qui allaient dans le sens d'un mode de vie plus " LESSAJ ". Je suis donc allé rencontrer quelques une des personnes engagées dans ce nouveau mode de vie afin de connaître leur histoire et d'apprendre de leur expérience.

Ces visites et ces échanges m'ont aussi amenée à de nouvelles réflexions et je vous les partagerai dans ce texte qui rassemble à la fois mes idées et le fruit de mes recherches. Mon souhait est que chacun parvienne à déterminer quel sera son propre moyen de répondre à ses besoins, de vivre en harmonie avec soi-même et avec le monde autour et qu'en tant qu'êtres complets nous puissions créer des communautés plus fortes. Tout ce qui suit n'est là que pour vous informer, vous inspirer et, je l'espère, vous donnez l'envie de faire un pas de plus sur ce merveilleux chemin!

La vie à l'échelle locale

Déjà au Québec, nous parlons beaucoup de manger local. Mais l'alimentation, aussi primordiale soit-elle, ne constitue qu'un aspect de l'existence. Nous croyons que, pour créer des alternatives viables au système économique mondial actuel, il nous faut agir à la fois à tous les niveaux. Nous savons que plusieurs s'occupent déjà de chercher des solutions à toutes les sortes de problèmes qu'on retrouve dans notre société, qu'ils soient d'ordre physique, matériel, psychologique, social, économique, politique, etc. Pourtant, il semble que chacune de ses dimensions, ainsi que ceux qui y travaillent, restent trop souvent isolés les uns des autres.

Ce qui m'a paru intéressant dans l'idée de la vie à l'échelle locale, c'est qu'elle cherche à aller à la racine du problème et qu'elle propose une solution d'ensemble. La racine du problème se trouve dans le système économique mondial actuel ou, plus précisément, dans le mode de vie que ce système impose. La solution serait donc de trouver, ou retrouver, un mode de vie qui soit davantage axé sur le respect de la Vie et du bien-être de chacun.

Nous avons besoin de nous retrouver nous-mêmes, de nous retrouver les uns les autres, de nous unir pour apprendre, pour créer, pour évoluer. Trop souvent, ce que nous offre le système mondialisé actuel ne nous permet pas de répondre à ces besoins fondamentaux. Il existe pourtant une multitude de moyens d'y parvenir et je suis convaincue que si l'on ne se contente plus uniquement de ce qui est déjà là et qu'on s'arrête pour y réfléchir un instant, chacun trouvera le chemin qui lui convient vers une vie plus locale.

Il me semble que le plus grand problème que nous apporte le mode de vie proposé par la mondialisation, c'est justement qu'il nous éloigne les uns des autres. Il encourage l'individualisme, la consommation au détriment du partage humain et une survalorisation de l'esprit rationnel au détriment de tout ce qui est sensible et intuitif. C'est pourquoi j'en suis venue à croire que le retour à l'esprit de communauté, sous une forme ou une autre, constitue un élément fondamental du mode de vie à l'échelle locale. Nous n'avons pas à revenir en arrière et à vivre comme nos ancêtres d'il y a 300 ans. Il est certainement possible de trouver une façon nouvelle de vivre localement, à partir de qui nous sommes et de là où nous en sommes aujourd'hui. Finalement, l'important n'est pas la forme que cela prendra, mais de redonner une place au soutien mutuel, au sentiment d'appartenance, aux possibilités d'accomplissement, de création et d'évolution que nous apportent les relations humaines.

Les problèmes liés à la mondialisation

"Plusieurs transnationales sont aujourd'hui plus puissantes que des États entiers : une étude menée par le Centre canadien de politiques alternatives a révélé qu'en 1999, 51 des 100 plus grandes puissances économiques dans le monde n'étaient pas des États, mais des grandes entreprises."

Depuis la période qui a suivi la deuxième guerre mondiale, notre monde a assisté à l'apparition de puissantes institutions économiques au niveau international, qui ont aboutit à la création de l'OMC (Organisation mondiale du commerce). Au début, l'existence de ces institutions semblait motivée par de nobles idéaux, comme celui de réunir les forces de chacun afin que tous bénéficient de cette alliance. Or, non seulement ce n'est pas ce qui se produit actuellement, mais on se retrouve plutôt avec le phénomène inverse : au lieu de rassembler les forces des pays qui en sont membres, ces méga-puissances économiques leurs imposent le monopole d'un seul système dont elle les rend esclave. Parmi les nombreuses conséquences destructrices qu'entraîne ce système, celles que nous considérons les plus importantes sont la perte d'autonomie, la dissolution des communautés et l'uniformisation.

La perte d'autonomie

Le système économique mondial entraîne la perte de l'autonomie et de l'indépendance économique, tant chez les individus que chez des communautés entières. Ce système tire d'ailleurs son pouvoir de sa faculté à en rendre dépendants les individus et les communautés au niveau matériel, social, culturel et intellectuel.

Selon Maxime Laplante de l'Union paysanne, le phénomène de la spécialisation et de l'accroissement de la taille des fermes est devenu une véritable religion. La grande majorité des agriculteurs, tant au Québec que partout dans le monde, se voient obligés d'adhérer à ce système, que ça leur plaise ou non. L'OMC (Organisation mondiale du commerce) impose aux pays qui en sont membre d'orienter leurs activités économiques selon les règles du marché mondial. Et ces règles, bien souvent, sont définies selon les besoins des grandes entreprises à la tête de l'OMC plutôt qu'en fonction des besoins de la population.

Ce système amène ainsi de plus en plus de pays à opter pour la privatisation des entreprises publiques, le démantèlement des programmes sociaux et à adopter des systèmes de règlementation, dans divers domaines tels que le travail, la santé et l'environnement, qui favorisent directement les entreprises.

Le PNB (" produit national brut "), un indicateur utilisé pour calculer l'activité économique d'un pays ou d'une région, ne tient compte que des activités qui consistent en des transactions marchandes, ce qui n'est pas toujours représentatif de la production réelle. Il désavantage ainsi tous les pays dits "en voie de développement" parce qu'ils comptent encore plusieurs activités économiques à petite échelle, comme par exemple le fait de produire des choses pour soi-même et sa famille (faire pousser ses propres aliments, fabriquer ses propres vêtements, construire sa propre maison, etc.) ou de fonctionner à l'aide de troc ou d'échange de services non comptabilisés. Il importe peu aux dirigeants de l'OMC que leur façon de faire du commerce apporte la misère, l'injustice et la pollution environnementale: en autant que ce soit bon pour le PNB!

Au lieu d'être considérée comme une activité nécessaire à assurer la subsistance d'un peuple, l'agriculture est devenue une activité économique comme les autres et c'est pourquoi la majorité des agriculteurs d'ici et d'ailleurs se soumettent maintenant aux lois de ce marché. Dès l'instant où ils mettent le pied dans ce système, ils deviennent complètement dépendants de méga-entreprises pour s'approvisionner en carburant, semences, antibiotiques, engrais, pesticides, et pour toutes sortes d'autres produits et services, sans compter la mise en marché qu'ils ne peuvent plus faire par eux-mêmes.

Ce système veut que les produits passent par de plus en plus d'intermédiaires entre leur lieu d'origine et le consommateur. Il en résulte que la plupart des gens n'ont aucune idée de la réalité vécue par ceux qui produisent ce qu'ils achètent et n'étant pas conscients de leurs problèmes, comment pourrait-il leur venir à l'idée de les soutenir ou de les aider ? Ceci nous amène vers une autre dimension problématique de la mondialisation qu'est l'individualisme et la dissolution des communautés.

La dissolution des communautés

Les nouvelles structures implantées par le système économique mondial n'envahissent plus seulement les grandes villes, mais aussi le milieu rural et ce, même dans les pays dits " en voie de développement ". L'implantation, dans une petite ville ou un village, de magasins à grande surface mets en péril le dynamisme économique de cette communauté. Ces entreprises font disparaître plus d'emplois qu'elles n'en créent, et la plus grande part de leurs profits ne vont pas aux gens du lieu où elles se trouvent, mais plutôt dans les poches d'investisseurs étrangers.

Afin de les convaincre d'accepter la présence de tous ces supermarchés et autres magasins de grande surface, les économistes disent à la population que leur qualité de vie sera avantagée par la baisse de prix des aliments, malgré l'érosion de leur communauté. Il s'agit d'une vision des choses qui réduit les gens au simple statut de consommateurs dont le bien-être dépend uniquement de leur pouvoir d'achat.

Ces structures complexes et ces grands magasins dont nous devenons de plus en plus dépendants pour répondre à nos besoins de base tels que manger, se vêtir et se loger, ne sont pas conçus pour favoriser les relations humaines et la vie communautaire. Pensons, par exemple, à toute la différence entre faire ses courses dans un marché public ou dans un supermarché.

La plupart des gens considèrent le fait d'aller au supermarché comme une corvée. L'inquiétante grandeur des lieux nous donne l'impression d'entrer dans un labyrinthe. D'ailleurs, les aliments sont volontairement disposés de façon à nous faire parcourir le plus d'allées possible et ainsi, de nous inciter à consommer davantage. Après le temps perdu à lire les étiquettes pour tenter de s'y retrouver entre quinze sortes de céréales différentes, on n'a guère envie de faire la conversation et, lorsqu'on rencontre par hasard notre voisine, on se contente de la saluer et de continuer son chemin au plus vite. On ne connait pas le gérant, encore moins le propriétaire, et si on a une question sur un produit, on ne peut s'adresser qu'à un employé qui ne saura nous répondre puisqu'on ne lui a rien appris d'autre ici qu'à placer les aliments sur les tablettes.

Le marché public est un lieu de rencontre informel pour les gens d'un même village ou d'un même quartier. Tout en faisant ses provisions, on peut y croiser par hasard nos connaissances, voisins et amis des environs. L'ambiance conviviale nous donne envie de s'arrêter pour discuter et peut-être même, de poursuivre nos emplettes ensemble. Il y est souvent possible de connaître les producteurs qui sont là pour vendre directement le fruit de leur labeur. Lorsqu'ils ne peuvent y être eux-mêmes, ils engagent quelqu'un qui les connait bien et qui pourra répondre à nos questions sur les produits.

Cette comparaison est, certes, un peu extrême. Mais, elle a pour but de faire ressortir l'importance de toutes ces subtilités qui n'ont rien à voir avec les faits ou avec les chiffres, et qui font pourtant de ces deux mondes des univers complètement différents. Car, à la racine du phénomène de dissolution des communautés, on retrouve la discrimination de toute une partie de l'existence. Au nom du pouvoir et de l'économie, les dirigeants du système mondial n'ont encouragé le développement que de ce qui mène à la productivité rationnelle, mettant de côté, entre autres, toute la part de l'être qui est sensible, affective, intuitive, relationnelle et humaine.

Par exemple, on peut constater que dans un mode de vie typique à l'occidentale, après tout le temps consacré à s'occuper de nos besoins matériels, il n'en reste plus beaucoup pour les activités sociales. Ceci a pour conséquence que d'autres de nos besoins primordiaux ne sont pas comblés. Le couple, ou la famille immédiate (les parents et leurs enfants) deviennent les seuls lieux pour combler tous ces besoins d'ordre affectifs: besoin de s'exprimer, d'être écouté et reconnu dans nos différences et de s'accomplir. Ceci peut créer une énorme pression qui se termine souvent par l'éclatement du couple ou de la famille. Et tout ceci sans parler de ceux qui vivent seul, par choix ou par désillusion devant l'impossibilité de supporter toute cette pression.

Au niveau social, la spécialisation amène les gens de différents milieux à être isolés les uns des autres. Puisqu'ils ont peu d'occasions de se rencontrer et donc, de se connaître, il se crée entre ces gens des préjugés, de l'incompréhension et des conflits. Plutôt que de coopérer, ce qui serait pourtant fort " productif ", ils entretiennent des rancunes cachées sous le nom " d'esprit de compétition " et le sentiment d'interdépendance fait place au sentiment d'isolement. Non seulement cette situation entraîne-t-elle misère, violence et problèmes sociaux, mais elle est également à l'origine d'un sentiment de détresse psychologique grandissant, et ce, tant dans les milieux défavorisés que chez ceux qui ont accès aux richesses matérielles.

Sans affirmer que tout était bien mieux " dans le bon vieux temps ", nous pouvons quand même nous demander s'il n'y a pas certains avantages du mode de vie de nos ancêtres dont nous pourrions nous inspirer, comme la faculté qu'ils avaient de faire les choses ensemble. Car, il semble que cette fameuse pression soit beaucoup moins présente lorsque les besoins affectifs peuvent être comblés aussi à l'extérieur du seul couple ou famille restreinte, mais également à travers les liens avec les différents membres d'une communauté. Helena Norberg-Hodge, la fondatrice de l'organisme ISEC, a d'ailleurs constaté ce phénomène durant les nombreuses années qu'elle a passées au Ladakh dans une communauté qui vivait encore de façon traditionnelle et autonome.

"Jamais je n'ai rencontré de gens plus sains, affectivement parlant, plus sûrs d'eux-mêmes, que les Ladakhis. Bien entendu, l'explication en est complexe; c'est l'effet d'un mode de vie, d'une vision du monde. Mais je suis convaincue que le facteur le plus important demeure le sentiment d'appartenir à un ensemble plus large que son propre univers, d'être inextricablement lié aux autres et à ce qui vous entoure."

L'uniformisation

Les problèmes découlant de la mondialisation ne concernent pas seulement le système agro-alimentaire : c'est tout le mode de vie qui est affecté. Avec l'étendue des communications, des médias et des publicités de plus en plus envahissantes des multinationales (dont certaines pourraient presque être qualifiées d'armes de destruction massive si l'on pense aux dommages psychologiques qu'elles causent), on assiste à un phénomène fort inquiétant, soit l'homogénéisation des goûts et des aspirations des habitants du monde entier.

Il n'est pas question ici de dénigrer l'amélioration des communications et autres avancées technologiques, mais plutôt de dénoncer l'usage qu'on en fait. Plusieurs publicités tentent d'influencer les gens à délaisser leurs produits et mode de vie habituels au profit (et c'est le cas de le dire) de nouveautés qui ne contribuent pas nécessairement à leur bien-être. Par exemple, il n'y a pas de mal à se divertir, mais encourager excessivement des activités comme la télévision, le cinéma ou les jeux vidéos au détriment d'activités plus communautaires peut avoir un impact négatif sur la vie sociale et affective des individus. Dans le domaine de l'alimentation, la publicité pousse les gens à délaisser leurs mets traditionnels, généralement très nutritifs, pour des produits qui, en plus d'être dépourvus de valeur nutritive renferment beaucoup plus d'additifs chimiques et d'ingrédients toxiques, tels que le " fast-food ", le pain blanc et les boissons gazeuses, pour ne nommer que les plus connus.

Ce phénomène est déjà établi depuis assez longtemps en occident pour qu'on y prête plus attention tandis qu'il est relativement nouveau, mais de plus en plus présent, dans les pays dits du tiers-monde. Dans tout les cas, ce qui est à déplorer, c'est que les multinationales tentent partout d'imposer un mode de vie qui sert leurs profits et non le mieux-être des gens. Aussi, un mode de vie plus axé vers le lieu où l'on habite et ses ressources comporte donc de nombreux avantages. Il nous permet de renouer avec les gens qui vivent autour de nous, de retrouver un sentiment de communauté et d'appartenance.

Comme le dit le roi du Boutan, le véritable indicateur du bien-être d'une société n'est pas le PNB, mais le "bonheur national brut ".

Une autre des conséquences désastreuses du système actuel est sa tendance à vouloir uniformiser toute chose dans le monde, tant au niveau des biens matériels qu'à ceux de la culture et de pensée.

Dans tous les domaines de l'industrie et du commerce, on assiste à l'uniformisation des produits et des critères de production. Les méga-entreprises rachètent toutes les plus petites, ce qui les rend de plus en plus puissantes et leur donne tout le loisir d'imposer leurs façons de faire au monde entier.

Le domaine agro-alimentaire nous en fournit un bon exemple : neuf entreprises se partagent aujourd'hui le marché mondial des semences. En Inde, on a tenté de remplacer les espèces de riz traditionnelles (dont on comptait 200 000 variétés avant la révolution verte) par une seule espèce de riz génétiquement modifié, le riz doré. Partout sur la planète, la biodiversité s'amenuise, car les modes d'agriculture industriels ne laissent place qu'aux espèces les plus productives et qui sont souvent le fruit de nombreux croisements et modifications génétiques. Seule une agriculture locale et à petite échelle permet encore de préserver la diversité des espèces et c'est pourquoi nous souhaitons tant que cette forme d'agriculture soit plus encouragée.

De plus, la diversité que semblent nous offrir les supermarchés et autres magasins à grande surface cache en fait le phénomène inverse. Ce sont ces apparences qui maintiennent le consommateur dans l'ignorance et l'empêchent de revendiquer une véritable qualité des produits.

Pour les consommateurs nord-américains, il est facile de croire que l'industrialisation et la mondialisation de l'agriculture ont accru la diversité des aliments sur le marché. Dans les supermarchés, en effet, leurs choix semblent s'être multipliés : on leur offre 50 sortes de céréales en boîte, des allées complètes de jus de fruit et de boisson gazeuses, six marques différentes de fromage cottage ().

Cette apparente diversité est toutefois trompeuse. D'abord, 80% des produits offerts sont des aliments transformés dont la liste d'ingrédients ne diffère guère : il suffit d'un simple coup d'oeil à l'endos de quelques paquets de biscuits ou de boîtes de soupes pour nous en convaincre. Ensuite, il arrive souvent qu'une énorme transnationale offre le même produit sous une dizaine de marques différentes. Dans ce cas, la seule véritable diversité réside dans l'emballage des produits. En général, cette abondance de choix masque l'uniformisation alarmante des produits offerts dans les marchés du monde entier. "

Presque tous les pays du monde se sont trouvés forcés d'adhérer au système économique mondial avec, non seulement toute sa gamme de biens matériels, mais aussi toute une culture et une façon de penser. Comment un seul système pourrait-il convenir à tous les peuples qui diffèrent tant les uns des autres par le climat qu'ils habitent, leur histoire, leur langue, leurs valeurs et leur vision du monde ? " Tenter d'imposer un modèle occidental unique est en soi un acte de violence. Comment s'étonner qu'il engendre des réactions aussi brutales ? "

L'arrivée de la télévision et des autres médias occidentaux dans les pays dits " en voie de développement " les a profondément affectés. Le problème, ce ne sont pas nécessairement les médias eux-mêmes, mais plutôt le contenu qu'ils diffusent. Les messages et les valeurs qu'ils véhiculent sont très éloignés de la réalité quotidienne de ces gens (pour ne pas dire, de la réalité tout court !). C'est ainsi que des paysans qui vivaient d'une façon simple, mais heureuse, commencent à se comparer à ces modèles occidentaux. Et c'est lorsqu'ils réalisent combien ils sont différents, qu'apparaît un sentiment d'infériorité et d'appartenir à une culture arriérée.

Les jeunes abandonnent leur communauté et partent pour la ville où ils espèrent gagner de l'argent et pouvoir vivre enfin le grand rêve américain. Les garçons vont jusqu'à commettre des crimes pour se procurer manteau de cuir et lunettes fumées, tandis que les filles tentent de se blanchir la peau en s'appliquant des crèmes hautement toxiques. Pendant ce temps, les familles se retrouvent sans aide et ont beaucoup de difficulté à poursuivre les activités dont dépend leur survie au quotidien. Les communautés sont désunies et chacun se donne corps et âme pour un rêve derrière lequel se cache une ventouse.

En prenant de plus en plus de place partout dans le monde, cette culture dominante à l'occidentale prend la place de toutes les autres cultures. On assiste à l'homogénéisation des goûts et des aspirations des habitants du monde entier. Partout sur la planète, on boit du " Coke ", on porte des souliers " Nike " et on lit des revues sur la vie des stars hollywoodiennes. Vivre plus localement ne veut pas dire s'opposer au changement, à l'évolution des peuples et des cultures. Il s'agit plutôt de prôner un changement qui se fasse en fonction de qui les gens d'un peuple sont-ils vraiment, chacun avec ses particularités et ses couleurs propres.

Qu'est ce que la Vie à l'échelle locale?

La "vie à l'échelle locale" est notre traduction du terme anglais "localisation", qui nous vient de l'organisme ISEC (International Society for Ecology and Culture). Une branche de cet organisme est en train de naître en France (www.isec-france.org), où l'on parle de "localisme ouvert". Sous différentes formes, le mouvement de localisation prend de l'ampleur partout dans le monde.

La "localisation", selon ISEC, c'est passer de la dépendance envers le système économique mondial à un système basé sur l'interdépendance entre les habitants d'un même lieu. La dépendance n'est pas nécessairement négative, tout dépend du contexte. L'indépendance que le système actuel nous offre est artificielle : nous pouvons survivre sans parler à nos voisins ni connaître celui qui produit nos aliments. Nous pouvons porter des vêtements fabriqués à l'autre bout de la planète et habiter une maison qui a été construite par quelqu'un que nous n'avons jamais rencontré. Mais, si demain matin, tout ce système s'effondrait, nous ne pourrions survivre de cette façon très longtemps. Au bout de quelques heures seulement, nous serions certainement obligés de nous entraider les uns les autres.

L'interdépendance est donc la base de la vie à l'échelle locale. Et cela inclut aussi d'accepter l'interdépendance entre les diverses formes de vie qui coexistent sur la planète. En cherchant à tout prix à dominer la nature, à la contrôler, à être vouloir être plus fort qu'elle, la société occidentale s'est coupée de ses propres racines. Tout autant que n'importe quel arbre et que n'importe quel brin d'herbe, nous avons besoin de la terre pour survivre. Nous avons maintenant des façons si complexes de répondre à nos besoins fondamentaux que nous oublions souvent que tout ce qui nous maintient en vie vient d'elle. L'asphalte, le béton, les tissus synthétiques, les pesticides, les big-mac et les organismes génétiquement modifiés : tout a été créé à partir de ce que la terre nous a donné. Soit par ignorance ou par désir de pouvoir, certains ont choisi d'abuser de ses ressources. Il n'en tient qu'à nous, à partir de tout ce que nous savons aujourd'hui, de faire de nouveaux choix.

Toutefois, n'oublions pas que le système actuel est comme une immense roue qui tourne très, très vite. Toute l'énergie qui a été mobilisée pour mettre ce système en place lui a permis de devenir très fort et il continue chaque jour de s'incruster de plus en plus profondément partout sur la planète. Aussi, nous risquons d'être déçus si nous espérons un changement à la fois rapide et radical. Pourtant, il y a beaucoup d'espoir dans l'air, car l'information sur les problèmes actuels devient de plus en plus disponible et de nouvelles personnes sont conscientisées chaque jour.

Il existe de nombreuses approches par rapport à la façon d'apporter le changement. Certains croient qu'il faut passer par le système politique tandis que d'autres croient, au contraire, qu'il vaut mieux faire sans. Certains disent qu'il faut commencer par changer les consciences pendant que d'autres affirment qu'il faut passer immédiatement à l'action. Pour ma part, je crois qu'il existe autant de façon de vivre le changement qu'il existe d'êtres humains sur cette terre et que c'est justement là la beauté du monde. L'idée qu'il n'existe qu'une seule bonne façon de faire les choses me semble tout à fait caractéristique de la pensée dominante du système mondialisé. Ce système tente de nous entraîner à tout prix vers une pensée uniforme ; accepter que des pensées différentes cohabitent ne serait-il donc pas une bonne façon de s'en détacher ?

Je dirais donc qu'il existe une infinité de façon d'aller vers un mode de vie plus local. Chaque geste qui nous amène à reprendre contact avec soi-même, avec la nature et avec les autres me semble un pas dans la bonne direction. Chacun peut y aller à son rythme, en partant de là où il en est dans sa vie, en ce moment. Le premier pas, pour certains, peut être de commencer par manger de façon plus locale : s'approvisionner dans marché public plutôt qu'au supermarché, d'aller chercher ses aliments directement à la ferme ou de participer au programme d'agriculture soutenue par la communauté. Ce peut être de faire ses propres conserves de légumes pour l'hiver, faire sécher ses herbes, faire des germinations dans sa cuisine ou cultiver son propre jardin biologique.

Une simple randonnée en forêt ou une visite en campagne peuvent changer la conscience de quelqu'un, car c'est en passant du temps dans la nature qu'on apprend à l'aimer, à la connaître et comment ne voudrait-on pas ensuite la protéger ? Plusieurs agriculteurs à petite échelle sont ouvert à nous recevoir chez eux et certains nous invitent même à les aider dans leur travail : ce peut être une façon de mieux comprendre leur travail ainsi que tout le processus par lequel passent les aliments entre la terre et notre assiette.

Certains aimeront lire pour comprendre ce qui se passe dans le monde : à côté de toute la désinformation dans les médias populaires, on trouve aussi de plus en plus de sources d'information plus intègres: livres, articles, sites Internet et conférences. Vous trouverez de bonnes références sur le site d'ISEC et auprès d'organismes comme Équiterre, l'Union paysanne et Aliments d'ici.

Mais la tête n'est rien sans l'appui du coeur, et le plus souvent, c'est à travers des activités collectives que les gens prennent vraiment goût à un mode de vie plus local. Tout ce qui nous rapproche les uns des autres, d'une façon ou d'une autre, nous éloigne de la tendance à l'individualisme par laquelle le système mondial veut nous aliéner. Tout ce qui nous permet d'apprendre à nous connaître les uns les autres, de partager, d'échanger, de construire ou de créer ensemble est un pas vers le changement. Il existe de nombreux regroupements qui proposent action et activités autour des thèmes de l'environnement et de la justice, mais ce ne sont pas les seules avenues possibles.

Il y a place à créer et redéfinir dans toutes les dimensions de la vie, que ce soit l'habitation, le transport, l'habillement, la production d'énergie, la vie familiale, le jeu, l'art, la science, la technologie, la philosophie, la spiritualité, etc. Pour se défaire de la culture uniforme qu'on nous impose et retrouver une culture authentique et qui nous ressemble, chacun peut s'accomplir selon ses propres forces afin qu'ensembles nous puissions former une société plus diversifiée et plus complète.

Parmi les nombreuses voies possibles pour le changement, en voici une proposée par l'organisme ISEC. En tant que projet LESSAJ, nous n'avons pas d'opinion spécifique à ce sujet, mais j'ai pensé qu'il serait intéressant de faire connaître cette idée qui pourrait entamer une réflexion:

" () mettre en place un système de réglementation à deux paliers. En premier lieu, il importe d'assurer un contrôle rigoureux des pratiques des grands producteurs et distributeurs tout en réduisant les possibilités de collusion entre les organismes de réglementation et les grandes entreprises. Ensuite, on pourra retrouver un ensemble de normes locales simplifiées qui régiront la production des petites entreprises locales. En vertu d'un tel système, les communautés pourront se charger elles-mêmes du contrôle de la qualité des aliments produits localement et destinés à la consommation locale, lesquels sont généralement moins transformés et constituent donc une menace moindre pour la santé des consommateurs et de l'environnement. ()

() les normes de qualités () varieront d'une communauté à l'autre selon les conditions locales et les valeurs du milieu. En outre, il y a de fortes chances que le tissu social d'une communauté assure le respect des normes qui y sont établies par consensus de façon beaucoup plus efficace qu'une règlementation imposée à l'échelle d'un pays ou d'un État par des institutions anonymes qui dépendent de coûteux mécanismes de contrôle. En plus d'offrir une flexibilité accrue, une réglementation locale incitera les producteurs à assumer leurs responsabilités et réduira les coûts associés à l'application des normes.

De tels systèmes de normes locales pourront coexister avec la réglementation nationale et internationale s'appliquant aux biens importés et exportés. "
Événement Vivre à l'échelle locale 2007

De la situation actuelle vers une vie à l'échelle locale

Vous vous en doutez bien : entre le monde dans lequel nous vivons en ce moment et le monde dans lequel aimeraient vivre ceux qui croient à un mode de vie plus local, il reste beaucoup de pas à faire ! On pourrait même dire qu'il reste toute une montagne à escalader. Cette montagne qui nous fait obstacle, selon moi, ce ne sont pas ni l'idéalisme, ni les idées irrationnelles, mais le doute. La croyance qu'un changement est possible constitue, selon moi, la première étape de toute réalisation. Et c'est à partir du moment où nous y croyons vraiment que nous pouvons, ensemble, trouver des solutions à la fois réalistes et sensibles.

Notre société entretient souvent des préjugés envers l'idéalisme. Mais comment pourrions-nous espérer créer un monde meilleur si nous n'en avons pas d'abord une vision claire ? Le projet LESSAJ nous a permit de confronter nos idéaux aux contraintes que pose la situation actuelle; notre vision de l'avenir et des pas qu'il reste à faire s'en est trouvé clarifiée et renforcie.

Nous avons également été inspirés par les membres de la formidable équipe d'ISEC, qui se sont déjà penché sur de nombreux problèmes auxquels ils ont trouvé des solutions. Dans le livre " Manger local ", ils parviennent à démanteler les principales idées préconçues envers les concepts de vie à l'échelle locale, d'alimentation locale et d'agriculture de proximité. Au cours de nos nombreuses discussions, tant avec des gens déjà sensibilisés à ces questions qu'avec ceux qui en entendaient parler pour la première fois, nous avons rencontré les mêmes préjugés. Voici donc quelques pistes de réflexions sur ces questions récurrentes.

Idée préconçue selon laquelle une autosuffisance accrue mettrait en péril l'économie des pays du tiers-monde.

En réalité, toutefois, la consolidation des petits systèmes locaux profitera tant aux pays du Nord que du Sud en favorisant la création d'emplois utiles un peu partout sur la planète. Dans le système mondialisé d'aujourd'hui, les pays du Sud expédient une large part de leurs ressources au Nord sous forme de matières premières. Ils consacrent leurs terres les plus fertiles à la production d'aliments, de fibres ou même de fleurs destinés aux pays industrialisés. Enfin, ils fournissent une main-d'oeuvre bon marché qui travaille en grande partie à la fabrication de biens exportés sur les marchés occidentaux. Plutôt que d'appauvrir le tiers monde, l'accroissement de l'autosuffisance alimentaire dans les pays du Nord permettra aux pays du Sud de tirer meilleur parti de leurs ressources, de leur main-d'oeuvre et de leur production alimentaire.

Si tous les pays consommateurs cessaient du jour au lendemain d'acheter les produits du tiers-monde, ce serait une catastrophe, car la majorité d'entre eux se retrouverait sans emploi. En effet, une part grandissante de la population de ces pays dits " en voie de développement " dépend maintenant des grandes entreprises pour qui elle travaille et qui appartiennent, la plupart du temps, à des investisseurs étrangers. Mais, ce qui serait une plus grande catastrophe encore, ce serait de voir ces pays et leurs peuples continuer à se détériorer.

Comme le dit si bien Laure Waridel, l'ancienne porte-parole d'Équiterre, " Acheter, c'est voter ". C'est pourquoi, en tant que consommateur, nous avons le pouvoir d'aider à changer les choses, autant pour les gens du tiers-monde que pour nous-mêmes. En réduisant progressivement notre consommation de produits issus du marché mondial industriel (c'est-à-dire le marché qui suit les règles dictées par l'OMC et autres institutions économiques dont nous ne partageons pas les valeurs), nous envoyons un message à ses dirigeants, disant que nous ne sommes pas d'accord avec leurs façons de faire. Et sans personne pour acheter ses produits, ce système ne pourrait survivre.

Le commerce équitable n'est peut-être pas la solution ultime, à long terme, puisqu'il ne résout pas encore les problèmes écologiques liés à l'emballage et au transport des produits. Il constitue par contre une excellente solution de transition entre le système actuel et le système local. Mais ceci à condition seulement que les coopératives de travail équitable permettent aux travailleurs de réinvestir les profits dans leur communauté. De cette façon, les travailleurs sont en mesure de retrouver progressivement leur autonomie économique et de rebâtir ce qui a été perdu ou détruit. Si toutes les entreprises de produits équitables offrent à leurs employés un meilleur salaire, elles ne leur permettent pourtant pas toujours de se diriger vers une plus grande autonomie face au système mondial. Pour en savoir plus à ce sujet, s'informer à Équiterre : www.equiterre.org.

Mais comment allons-nous nourrir toute la planète ?

Il existe un mythe voulant que le système agroalimentaire actuel est un mal nécessaire car il serait plus productif et lui seul pourrait nourrir toute la planète.

Pourtant, un nombre impressionnant d'études réalisées dans plusieurs régions du globe démontrent que les petites entreprises agricoles diversifiées ont un meilleur rendement total par hectare que les monocultures industrielles.

Ce rendement s'explique entre autres par le fait que l'agriculture à petite échelle utilise moins de produits chimiques ce qui conserve la qualité et la vitalité de la terre. Devant l'augmentation de la population mondiale, il serait beaucoup plus logique d'utiliser des méthodes naturelles qui maximisent le potentiel des terres arables plutôt que de les vider en quelques années de toute leur substance, comme le fait l'agriculture industrielle.

Non seulement l'agriculture à petite échelle est-elle plus productive, mais elle crée plus d'emploi, respecte davantage l'écosystème dont elle fait partie et permet à plus de gens d'avoir accès à des aliments de qualité. Mais ceux à qui le système industriel profite ont beaucoup plus de moyens financiers, ce qui leur permet de réaliser beaucoup plus d'études, lesquelles présentent souvent les données de façon à désavantager les producteurs à petite échelle. C'est pourquoi, devant les études et les statistiques, nous encourageons les gens à garder l'esprit critique et à vérifier la provenance des informations qu'on leur donne lorsque c'est possible.

Qui nous dit qu'il n'y a pas suffisamment de nourriture produite sur la planète pour nourrir tout le monde ? L'agriculture industrielle, parce qu'elle épuise les terres, ne pourra rester aussi productive très longtemps. Un mode d'agriculture qui respecte les écosystèmes est autant sinon plus productif, puisqu'il permet aux ressources naturelles de se renouveler d'elles-mêmes.

Une certaine restructuration des régions serait à faire afin de recréer un milieu plus équilibré. Il faudrait un certain temps, par exemple, avant que ne repoussent les arbres et que les terres ne redeviennent fertiles. Ce genre de changement passerait donc par une transition progressive.

Vivre de façon locale voudrait dire un repli sur soi et une fermeture au reste du monde ?

Favoriser l'économie locale, ce n'est pas se couper du reste du monde mais choisir d'encourager les entreprises locales qui utilisent judicieusement les ressources locales, emploient des travailleurs de la région payés décemment et visent avant tout un marché local. Pour une communauté, cela implique de miser sur une autosuffisance accrue et de réduire sa dépendance envers l'extérieur. Le pouvoir, auparavant réservé au conseil d'administration de lointaines entreprises, lui reviendra ainsi de droit.

L'étude de la psychologie nous apprend qu'un individu doit d'abord se développer lui-même avant de pouvoir prendre sa place à lui et jouer un rôle actif dans le monde. Cette phase du développement arrive généralement avec l'adolescence, où l'être se défait de sa dépendance envers ceux qui l'ont élevé durant son enfance afin de définir qui il est et ce qu'il veut. Il me semble que le même phénomène pourrait s'appliquer aux peuples et aux communautés.

Je perçois le système économique mondial actuel comme un parent surprotecteur qui refuserait de laisser ses enfants se développer par eux-mêmes. D'ailleurs, ces enfants, c'est-à-dire tous les pays et tous les peuples, ne sont pas des enfants naturels : ils avaient leur propre identité et leur indépendance avant d'avoir été adoptés de force par ce parent possessif. Le retour à un mode de vie plus local, c'est donc commencer par se retrouver soi-même, en tant qu'individus et en tant que communauté. C'est un détachement sain par rapport à une culture toute faite, qui permettra à chaque peuple du monde de redéfinir son identité selon ce qu'il est vraiment.

C'est à partir de là que les communautés pourront aussi faire des choix éclairés pour leur avenir et se développer dans une direction qu'ils auront choisie et vers ce qui leur ressemble. Les échanges au niveau international ne seront que plus riches de cette rencontre entre des cultures solides et diversifiées.

Dans le système actuel, les échanges entre cultures sont surtout concentrés au niveau matériel, autour des échanges commerciaux. La mondialisation des médias et des communications permet le rapprochement mais, puisque les gens d'un bout à l'autre de la planète partagent de plus en plus une seule et même culture, ces échanges sont peut-être moins enrichissants qu'ils ne le pourraient.

Un mode de vie plus local permettrait à chacun de répondre de façon plus autonome à ses besoins primaires et matériels tout en laissant la place aux échanges à tous les autres niveaux : l'art, la culture, la connaissance sous toutes ses formes : traditionnelle, scientifique, technologique, etc. Plutôt que de travailler pour répondre aux contraintes du système mondial, les arts, la science et la technologie pourraient travailler selon leurs besoins et leurs valeurs. Par exemple, les médecins pourraient se consacrer davantage à la prévention des maladies, les chercheurs pourraient créer des technologies à la fois efficaces et respectueuses de l'environnement. Sans ces contraintes d'ordre économique, on laisserait enfin place au véritable " développement " !

Initiatives d'ici et expériences concrètes de vie à l'échelle locale

Maintenant que nous avons déterminé ce que la vie à l'échelle locale n'est pas, parlons un peu de ce qu'elle est, et de ce qu'elle pourrait être. En ce moment, au Québec, plusieurs personnes sont déjà en train de vivre, d'une façon ou d'une autre, un mode de vie beaucoup plus local que celui qui est proposé par la société mondialisée. Par conviction, ils sont passé à l'action et ont crée leurs propres moyens de vivre selon leurs valeurs. Pour certains, cela signifiait un changement complet d'environnement et de mode de vie, tandis que d'autres ont vécu ce changement à travers la mise sur pied d'un projet collectif.

Il y a certainement, au Québec, de nombreuses autres initiatives dont nous ignorons encore l'existence. Il y en a aussi que nous n'avons pu visiter, par manque de temps et de ressources. Mais, nous avons quand même réussi à faire quelques visites et à rencontrer quelques êtres extrêmement inspirants qui ont eu la bonté de nous partager un peu de leur sagesse et de leur expérience. Afin que nous puissions tous en apprendre quelque chose, voici les comptes-rendus de mes rencontres avec ces gens.

Les Plateaux Commun'ô'Terre

Cet écohameau, situé à l'Anse-Saint-Jean au Bas Saguenay a été fondé en 1975 par un groupe de jeunes qui n'avaient que peu de ressources, mais beaucoup de détermination. À travers les essais et erreurs, beaucoup de travail et d'ouverture d'esprit, ils ont construit peu à peu ce beau rêve qui continue de grandir. C'est d'ailleurs l'écohameau qui aie eu la plus longue durée de vie au Québec, à notre connaissance, et c'est pourquoi j'étais si fébrile d'aller les rencontrer! Nous n'avons pas été déçus car, dans ce petit coin de paradis, nous avons découvert une multitude de richesse : des légumes délicieux, des gens chaleureux et le précieux savoir qui ne s'acquiert qu'à travers l'expérience.

Jean Gagné, le gardien de l'écurie :

Jean Gagné est là depuis le début et il travaille au centre équestre. Il nous dit que la vie en communauté en campagne, c'est simple. Il n'y a pas de mystère : il faut juste beaucoup de travail! D'ailleurs, Jean travaille 16 heures par jour, et ce, durant toute l'année!

Il trouve que vivre à plusieurs " c'est mieux pour tout ". D'abord, ça coûte moins cher. Par exemple, lorsqu'ils ont décidé de mettre de l'asphalte, ça a été possible parce qu'ils se sont mis à 25 personnes pour la payer. C'est aussi avantageux d'être plusieurs à travailler ensembles et plusieurs pour gérer, car ça aide à faire avancer les projets.

Au début, il n'y avait même pas d'électricité. Ils ont tout bâti au fur et à mesure. Une sorte de sélection naturelle s'est faite parmi les membres de la communauté; ceux qui n'étaient là, au début, que pour faire le party sont partis et sont restés ceux qui travaillaient.

Cependant, il faut de l'ouverture d'esprit pour que ça fonctionne dans la vie en communauté. Il faut accepter les autres avec leurs différences et le fait que tout n'est pas égal, que par exemple, certains travaillent toujours plus que d'autres.

Jean Hudon : racines locales et esprit planétaire

On grandit plus spirituellement en vivant en communauté que tout seul.

Il est arrivé dans les débuts de cette communauté. Au début, ils n'avaient pas de charte, ni quoi que ce soit par écrit, mais selon lui, la corporation fût une bonne chose. Maintenant, ils prennent toutes leurs décisions par consensus. Il nous a raconté que c'est à un moment donné dans l'histoire des plateaux où la ville voulait leur reprendre leurs terres que les membres de la communauté se sont unis pour fonder la corporation. Et c'est peut-être, au bout du compte, ce qui a permis à cette communauté de se tenir et de survivre.

Il leur a fallu 15 ans, au début, avant que les gens du village (l'Anse St-Jean) les connaissent et leur fasse confiance (car au début, il y avait de leur part une certaine méfiance devant cette gang de hippies!). Ils ont développé des liens avec les gens et ont fait leurs preuves, démontré qu'ils étaient responsables et débrouillards.

Souvent, une communauté à ses débuts va être un peu repliée sur elle-même, car il y a beaucoup de travail à accomplir pour bâtir ses fondations et assurer sa survie. Mais c'est important de s'ouvrir aussi à la communauté environnante, car il se crée alors une forme d'entraide dont ceux de la nouvelle communauté ont besoin.

Leurs règles de fonctionnement ne se créent pas à partir de principes intellectuels, mais par l'expérience. Ils essaient une solution, ils l'expérimentent et si ça marche, alors ils en font un principe ou une règle.

Jean vit une vie à l'échelle très locale, mais pas en autarcie complète. Il a son propre jardin où il cultive les légumes biologiques dont il se nourrit. Par exemple, il dépend de la société extérieure pour son approvisionnement en électricité, ou pour sa connexion à Internet.

Il a aussi créé un système de partage d'information et de spiritualité au niveau international par Internet. Il a lancé le concept de " citoyenneté planétaire ". Au niveau de sa survie physique, il vit de façon locale, mais au niveau idéologique et spirituel, il a une ouverture sur le monde entier.

Mélissa et son jardin bio

Nous nous rendons chez Mélissa tôt le matin. Elle nous ouvre la porte encore toute ensommeillée, ce qui ne l'empêche pas de nous accueillir et de s'empresser de nous faire faire une visite complète de son magnifique jardin. Il y a eu des jardins depuis très longtemps aux Plateaux Commun'ô'Terre, mais ces derniers temps, ils allaient à l'abandon par manque de gens pour s'en occuper.

Heureusement que Mélissa a prit la relève lorsqu'elle est venue, récemment, s'installer ici avec son compagnon. Ils habitent une ancienne grange qu'ils ont rénovée. Ils s'y sentent maintenant bien chez eux et ont plein de projets d'avenir. Ils font partie de la " nouvelle génération", c'est-à-dire de ceux qui prennent la relève lorsque les premiers habitants deviennent moins actifs ou se retirent. Cette faculté d'intégrer des nouveaux membres est, selon elle, une des forces de cette communauté qui lui permet de survivre encore aujourd'hui. Ceci est possible, entre autres, grâce à la corporation et à sa charte dans laquelle la façon d'intégrer les nouveaux membres a déjà été discutée et clairement établie.

Mélissa rêvait depuis longtemps de vivre en campagne, mais il lui était difficile de trouver de l'emploi dans son domaine en région. Elle a finalement décidé de donner la priorité à son amour de la nature et elle est devenue jardinière. En plus de produire des légumes biologiques pour les habitants des Plateaux Commun'ô'Terre, elle en vend aussi au village et il y a même un restaurant, à l'Anse St-Jean, qui s'approvisionne chez elle. Voici encore un bel exemple montrant comment la coopération entre les membres de la communauté et le monde extérieur peut être profitable.

Groupe de recherches écologiques de la Batture (GREB)

Lécohameau de La Baie a été mis sur pied en 1990 par le Groupe de recherches écologiques de la Batture (GREB). Considéré comme un des premiers au Québec, cet écohameau est situé au confluent du fjord du Saguenay et de la Baie des ha! ha!, à une dizaine de kilomètres du centre de l'arrondissement de La Baie (ville de Saguenay), aux abords des limites de celui-ci. Leur mission, telle que décrite sur leur site web, est de " favoriser l'essor d'un mode de vie écologiquement, socialement et économiquement viable dans la perspective d'une occupation et d'un développement territoriaux rationnels et ce, selon trois axes d'intervention: recherche, expérimentation, éducation et action civique. "

Je me suis entretenue avec Pierre Gilbert, qui a été, avec sa femme, l'un des principaux fondateurs du lieu et qui est chargé de projet pour les recherches en construction écologique.

Construire sa propre maison, c'est une thérapie ! ", nous dit-il. Il y a deux courants dans la construction écologique. Le premier courant est fondé sur de grandes craintes par rapport à la forêt et ce sont ceux qui vont essayer de minimiser l'utilisation des ressources forestières. Le deuxième courant valorise l'utilisation des ressources forestières (bois comme matériau et pour le chauffage, etc.) et va, au contraire, trouver que c'est un point positif que d'utiliser davantage le bois.

Ils (le GREB) s'identifient au deuxième courant, à ceux qui valorisent l'utilisation du bois. Ceci permet de réduire l'utilisation de ciment (ils en utilisent un peu, mais beaucoup moins) ce qui fait une maison constituée de matériaux beaucoup plus écologiques. Pour eux, il est moins important de réduire d'1% l'empreinte écologique dans la construction de leurs maisons (puisque leur méthode est déjà beaucoup plus écologique que les méthodes conventionnelles) que de rendre la méthode de construction accessible à tous. Leur objectif est d'aller dans le sens d'une révolution à la fois sociale et écologique, mais sans créer une " élite écologique " qui serait en marge du reste de la société.

Dans leurs racines idéologiques, Pierre et sa femme sont des " gandhiens ", c'est-à-dire des adeptes de la philosophie de non-violence de Ghandi. Tous les habitants du GREB n'ont pas les mêmes racines idéologiques, et il donne l'exemple de l'un d'eux qui s'identifie à la pensée anarchiste et à l'écologie sociale. Mais, ils se rencontrent tous à travers les valeurs qu'ils ont en commun, à l'origine, et là où ils convergent finalement, c'est dans les solutions et dans le projet de société. L'approche ghandienne leur apporte un projet de société complet, la recherche de l'unité dans tous les aspects de l'existence : économiques, sociaux, vie intérieure, etc. Il s'agit d'une approche spirituelle, mais non religieuse, précise-t-il, puisque " spirituel " renvoie simplement aux valeurs, à ce qui est du domaine de l'esprit (on peut donc être à la fois athée et spirituel).

Pierre a vécu dans les " communautés de l'Arche ", une communauté a vocation spirituelle, puis il a finalement décidé de vivre la communauté d'une façon qui lui soit propre. Selon lui, le fait que cette communauté basée sur l'approche gandhienne travaille de façon aussi globale fait en sorte qu'elle tend moins à approfondir un aspect de la vie en particulier (social, environnemental, etc.). Mais, la force qu'il voyait dans cette communauté est que, du fait qu'elle soit large et très organisée, il s'y trouvait beaucoup d'activités et de projets favorisant les liens entre les membres à travers la vie culturelle et sociale : soirées de danse, organisation de pièces de théâtre, projet de vie communautaire, etc. Il faudra un certain temps à une petite communauté naissante afin de créer une telle abondance de lieux de partage et d'échange.

Le climat dans lequel s'installe une communauté influence son mode de vie. La communauté de l'Arche rencontrait les limites du climat où elle se trouvait, celui des montagnes au sud de la France, qui était plus tempéré, mais parfois très humide. Le rude climat du Québec pose plus de défis, notamment au niveau de la construction, mais Pierre était prêt à relever ces défis, puisqu'il voulait créer sa communauté et vivre à l'endroit où il était né, au Saguenay. Ceci l'amena, entre autres, à développer de très bonnes techniques d'isolation.

En 1990, on ne parlait pas encore beaucoup des problèmes liés à la mondialisation. Leur désir était donc d'abord de créer un monde à l'image de ce que Ghandi prêchait, soit une république des villages, une autonomie locale basée sur la responsabilité, l'éducation. Ghandi encourageait une alimentation végétarienne et locale et ce, toujours dans le souci de la justice.

C'est quand ils sont revenus au Québec qu'ils se sont intéressés à la notion de développement durable. Ils ont alors choisi d'adopter le vocabulaire et les notions du développement durable, plus accessibles à la population en général, ce qui leur permettrait de rejoindre les gens plus facilement que s'ils avaient utilisés les termes ghandiens pour véhiculer leurs idées. En se détachant de leur appartenance à l'Arche et à la communauté ghandienne, ils ont pu se consacrer aux " idées pour les idées " d'une façon plus libre et qui leur était propre afin d'en venir à changer des choses concrètement.

Afin de nous aider à mieux comprendre sa vision des choses, qui est fortement inspirée de celle de Gandhi, Pierre nous raconte ceci : selon lui, l'objectif premier de Ghandi, n'était pas l'indépendance de l'Inde, mais la libération des personnes. L'indépendance de l'Inde pourrait venir ensuite comme une conséquence de la libération des personnes. Ghandi aurait préféré qu'il n'y ait pas d'indépendance de l'Inde du tout plutôt que d'en avoir une qui se serait faite au détriment des personnes. Ghandi aurait d'ailleurs été tué par ceux qui lui reprochaient de n'être pas assez radical par rapport à l'indépendance du pays.

Le Dragon de Lanaudière

Le Dragon, situé près de Saint-Jean-de-Matha dans la région de Lanaudière, a été la grande aventure d'un café-spectacle qui a duré environ quatre ans. En pleine campagne, sur un site magnifique bordé d'une nature grandiose, c'est un endroit idéal, autant pour ceux qui veulent décrocher de la ville, que pour tout ceux qui souhaitent simplement passer un bon moment entre amis. Le lieu fonctionne un peu comme une coopérative sans but lucratif, sans toutefois être enregistré légalement comme tel. Ce qu'il y a de particulier, c'est qu'il s'est créé, en lien avec le Dragon, un réseau de gens qui habitent aux quatres coins du Québec, et qui se sont pourtant retrouvés et impliqués d'une façon ou d'une autre dans ce projet commun. L'ancrage dans ce lieu a permis à un groupe disperser de se rassembler, de se réaliser, d'accomplir quelque chose. L'entraide communautaire me semble d'ailleurs avoir été la grande force de ce projet. J'ai eu le plaisir de m'entretenir avec Roger, l'un des principaux fondateur et qui habitait également en ce lieu.

Selon Roger, oui, on pourrait nous aussi, au Québec, s'organiser, vivre localement et se transmettre le savoir de père en fils. Mais, ce n'est pas ce qu'on fait pourtant en ce moment parce qu'on a été programmés à penser d'une autre façon. L'autonomie est simple, mais nous, on a compliqué les choses!

Je lui demande s'il considère qu'il vit d'une façon locale? Il répond oui et non, car ils sont loin de la simplicité qu'ils voudraient vraiment atteindre et il trouve qu'ils sont encore trop dépendants du pétrole. Ils aimeraient ne plus avoir besoin de leurs auto pour se déplacer, que la communauté soit plus rapprochée. Par exemple, il est obligé de prendre son auto pour se rendre au jardin. Mais, il trouve qu'il y aurait un bon potentiel à ce lieu où ils sont, qui est magnifique.

Le Dragon au début, c'était plein de gens avec plein d'idées différentes, et il n'a pas cessé de se transformer tout au long de son histoire. Mais l'essentiel de ce qu'ils voulaient faire, ils y sont arrivé, c'est-à-dire créer un lieu de rencontre qui va faire en sorte qu'ils vont trouver des partenaires pour différents projets. Ils le font de façon marginale et non pas de la façon structurée au sens où le système l'entend. Il y a malgré tout de la coopération, des échanges de services.

L'absence de structure, ça signifie qu'ils ne sont pas liés l'un à l'autre ni au projet par quelque contrat écrit. Les négociations se font d'humain à humain. Il n'y a pas non plus quoi que ce soit de déterminé sur papier comme ce serait le cas pour une entreprise ou une coopérative. Par leurs activités, ils peuvent ressembler à une entreprise ou à une coopérative, mais ils ne le sont pas, d'un point de vue légal.

"Est-ce que ça fonctionne bien de cette façon?" Roger répond qu'il y aurait place à l'amélioration sur certaines choses. S'ils avaient été une coopérative, peut-être auraient-ils été plus efficaces. D'ailleurs, certains de ceux qui voulaient créer le projet au départ voulaient que ce soit une coop. C'était ceux qui avaient la vision la plus " straight ", mais après trois ou quatre ans, en voyant que le Dragon ne s'était toujours pas structuré, ceux-là ont pris de la distance et ils participent maintenant moins au projet. Pour Roger, c'était plus simple de foncer, d'aller directement dans l'action et d'expérimenter plutôt que d'attendre d'avoir tout ce qu'il faut pour répondre aux normes. Aussi, une opportunité s'est présentée à lui. La bâtisse lui a été offerte et il devait donner une réponse. Il a décidé d'en faire quelque chose immédiatement.

Ils ont donc structuré le projet tout en emménageant dans la bâtisse : tout ça s'est fait simultanément. Ils connaissaient déjà des musiciens professionnels et de bons cuisiniers, tout s'est placé tout seul. Au début, ils ne voulaient organiser que des événements. Le concept des souper-spectacles est arrivé pour répondre à un besoin qui était là puisque les gens présents aux événements avaient besoin de se nourrir.

Ils avaient depuis le début l'idée que quelques personnes habiteraient la bâtisse, en plus de s'impliquer dans le fonctionnement du théâtre, ce qui complique autant les choses que ça les arrange, puisque vivre en communauté n'est pas si évident que ça! Ils sont deux ou trois résidents permanents, mais les fin de semaine où il y a des événements, ils sont 12 à 15 personnes qui dorment là, qui ont des besoins, et ça crée beaucoup de va et vient. Certains des permanents vivaient bien avec ça, mais d'autres finissaient par se sentir irrités qu'il y ait constamment du monde chez eux. Malgré qu'ils savaient à quoi s'attendre au départ, c'est quand même quelque chose d'expérimental, et parfois c'est en le vivant qu'on se rend compte que c'est plus difficile qu'on l'imaginait. De l'extérieur ça peut sembler très attrayant de vivre dans un endroit où il y a des fêtes qui s'organisent tout le temps. Mais ça donne parfois lieu aussi à des situations difficiles, et il est difficile de savoir d'avance comment on va y réagir émotionnellement. C'est finalement assez exigeant de recevoir autant de monde, même si ce n'est qu'une fois par mois.

L'endroit est grand et ça fait grand pour faire le ménage! Les gens qui s'impliquent le font bénévolement, car ils n'arrivent pas à faire de l'argent avec ces événements. Les habitants doivent donc payer leur loyer et leur implication est bénévole, il le font parce que ça leur tient à coeur.

" Qu'est-ce qui pourrait aider à ce que ça fonctionne mieux? " Roger dit : on connaît les solutions, mais ce qui manque est surtout de l'argent. Ils aimeraient mieux aménager la bâtisse, car elle est grande et certains espaces pourraient être mieux utilisés. Ils pourraient la rendre plus fonctionnelle afin que chacun puisse avoir son propre espace.

" Y a-t-il un support financier de l'extérieur? " Roger n'a pas fait de demandes de subventions, car il n'aime pas beaucoup la " paperasse " et tout ce que cela demande. Il ne serait pas nécessairement opposé à ce que quelqu'un en prenne l'initiative, mais il n'a pas l'intention de le faire lui-même. Il préfère faire avec ce qu'il a. Il a déjà réussi à apporter beaucoup d'améliorations depuis le départ, mais modestement. Les subventions donnent de l'argent, mais avec ça viennent aussi des comptes à rendre et la contrainte d'avoir à tout faire en même temps. Plusieurs se découragent ainsi : ils se rendent compte qu'il y a tellement de choses à faire d'un seul coup que finalement ils flanchent et ferment.

Les avantages de ne pas fonctionner dans une structure officielle : une plus grande autonomie, ils peuvent faire des choses plus éclatées, moins contingentées. Dans toutes les soirées, il y a des gens qui arrivent à l'improviste sans avoir réservé. Si quelqu'un n'a pas les moyens de payer son souper ou le spectacle, il peut faire de la vaisselle en échange. Roger accepte les gens marginaux. Ils ont une grande flexibilité. Tout se transforme, s'ajuste au fur et à mesure.

Ils ont déjà eu de petits conseils administratifs provisoires à trois ou quatre personnes, et à chaque fois, ils ont réalisé leurs objectifs. En ce moment, ils ne sont que deux ou trois, donc ils n'ont qu'à se parler spontanément entre eux, puis ces deux ou trois vont parler à d'autres. Il y a une espèce d'organigramme non officiel mais bien réel, qui fait que l'information se propage et que les choses se réalisent. Ils s'échangent des nouvelles idées, des nouveaux contacts. Parfois, des gens viennent s'impliquer seulement pour une courte période de temps: quelques mois ou même quelques semaines. Mais ils sont déjà au courant du fonctionnement du Dragon, grâce à cet organigramme, et ils peuvent donc s'intégrer rapidement et apporter beaucoup par leur implication, même en peu de temps.

Vivre en campagne est une question de choix. Selon Roger, certaines personnes ne pourraient s'adapter à la campagne, malgré qu'il ait toujours incité ses amis de la ville à venir le rejoindre.

Comment s'approvisionnent-ils pour la bouffe? Ils n'ont pas encore atteint leurs objectifs réels, mais ils sont en constant progrès à ce niveau. Ils travaillent maintenant dans une serre et dans deux jardins des environs. Ils aimeraient éventuellement construire un caveau. Pour les légumes, ce n'est pas si facile à conserver de façon rustique et il faut beaucoup de travail pour les installations à cette fin.

Ils travaillent en collaboration avec Yvon Sylvain, un de leurs amis qui est un jardinier ancestral. Ils l'aident dans ses travaux, et Yvon leur donne des légumes en retour. Ils collaborent aussi avec un autre fermier non loin de chez eux et ils font même de la culture en serre. Ils ne sont pas encore autonomes dans leur approvisionnement, car ils achètent aussi des aliments de provenance internationale. Mais ils tentent d'utiliser au maximum tout ce qui est disponible et l'été, leurs légumes proviennent directement des jardins. Ils s'intéressent aussi de plus en plus aux plantes sauvages : chaque printemps et chaque été, ils goûtent de nouvelles plantes sauvages qui poussent autour et s'en font des expériences culinaires pour découvrir des façons de les apprêter. Pour des soupers-spectacles, ils ont déjà fait, par exemple, des potages avec de l'asclépiade, une plante qui pousse en abondance directement autour du théâtre.

L'hiver, ils ne réussissent pas encore à avoir assez de légumes locaux en réserve afin de faire des soupers pour des grands groupes, mais ils ont pu trouver certains aliments grâce à des amis qui leur ont fourni, par exemple, des lacto-fermentations et quelques cannages maisons qu'ils avaient fait eux-mêmes.

Ils cherchent aussi à faire des liens avec la ville pour y vendre les surplus de légumes qu'ils ont en automne et ils aimeraient faire davantage de transformation avec ces surplus. Ils aiment faire en sorte que les gens de la ville aient la possibilité de venir en campagne, que ce soit pour jardiner ou pour voir un spectacle. Ils vont à Montréal, Montréal vient à eux, plus il y a de monde, plus c'est dynamique!

Ruisseau à rebours

Il y a 21 ans, après avoir vécu 20 ans à Montréal, Jean rencontre un ami qui a une terre en Gaspésie. Il la lui achète et arrive ici, à Ruisseau à Rebours, en Gaspésie. Au milieu d'une forêt dense et face au fleuve qui, à ce point-ci, est presque devenu la mer, il y a une maison. Sans jamais devenir pour autant une communauté officielle, cette maison accueillera, au fil des années, de nombreux passants : amis, voyageurs et marginaux de toutes sortes. Ce lieu permettra à beaucoup de gens de goûter un mode de vie à l'échelle locale bien ancré dans la nature, ainsi que de vivre l'expérience de la vie à plusieurs.

Les gens qui ont passé par là y sont restés d'une journée à 14 mois. Ils paient 100$ par mois pour la bouffe et, pour le reste, Jean ne charge rien, car il ne veut pas que l'argent empêche les gens de venir, surtout des amis. Il y a 2 frigos, un frigo collectif, l'autre géré par les gens d'ici qui font la cuisine. Derrière la maison principale, il y a quelques petites cabanes bien aménagées et habitables même l'hiver.

Il s'agissait d'une ferme écoforestière: ils faisaient des travaux sylvicoles : ramasser le bois mort, nettoyer en respectant l'écosystème. Jean dit qu'au Québec, à partir de 10 hectares ou plus, le bois d'oeuvre est soumis aux lois d'un syndicat. C'est pour cette raison, et à cause de ses valeurs écologiques, qu'il ne s'est pas lancé dans ce genre d'activité.

C'est un lieu pour les gens qui ont envie de passer un peu de temps dans une forêt. Ca n'a jamais été une commune, c'était Jean et son ami qui étaient les propriétaires. Ils ne prônaient aucune idéologie ou ni aucune pratique spirituelle en particulier. On hébergeait les gens tout simplement. Jean a d'ailleurs eu un conflit avec quelqu'un qui a habité chez lui et qui avait de fortes croyances spirituelles. Il dit qu'il était prêt à respecter ses croyances, même s'il ne les partageait pas. Selon lui, le problème était plutôt que cette personne consacrait beaucoup de temps à des activités spirituelles au détriment des tâches concrètes essentielles à la vie collective.

Avant de venir en Gaspésie, Jean a vécu pendant longtemps à Montréal où il a vu la misère des gens. C'est pourquoi lorsqu'il a acheté cette terre, il a décidé d'y accueillir toutes sortes de gens qui vivent en marge de la société, des gens qui n'ont pas d'argent, qui n'ont pas d'autre endroit où habiter, etc. Des gens sont déjà venus chez lui pour arrêter de boire, car Jean était sensible à ça et il invitait les gens à venir. Mais, à un certain moment, des gens de plus en plus insouciants ont commencé à venir. Ils ne faisaient pas le ménage et n'apportaient pas d'aide lorsqu'il leur en demandait. Il y avait pourtant des tâches à remplir qui concernaient tout le monde, comme par exemple faire le ménage ou transporter des arbres morts pour le chauffage. Tout ceci n'apportait plus une bonne atmosphère à la vie collective. Selon lui, les communautés, ça marche bien avec des amis naturels, des gens qu'on connaît, avec qui on a une bonne entente et des valeurs communes au départ. Entre gens qui ne se connaissent pas, c'est difficile. Il faut un groupe naturel, qui se forme tout seul.

Un jour, alors qu'il était de passage à Montréal, il est entré dans un café, et a décidé de donner sa terre a un inconnu, pour se décharger des responsabilités que cela lui apportait. Il est content de l'avoir fait, il se sent bien ainsi. Il habite toujours sa maison, mais légalement, elle ne lui appartient plus. Ca lui a permis de prendre sa retraite : il vit maintenant très simplement, passe son temps à lire et écrire et ne reçoit plus chez lui que des proches et des amis.

La communauté selon Viviane

Viviane est une charmante dame d'origine française que j'ai rencontrée sur ma route et qui a séjourné dans de nombreuses communautés intentionnelles en France en Australie, aux États-Unis et au Canada. Sa grande expérience de vie collective, tant en ville qu'en campagne, lui donne un excellent point de vue sur ce qui fait qu'une communauté fonctionne ou pas.

Selon Viviane, il faut respecter les règles de base, qu'elles soient officielles ou sous-entendues. Ce peut être des règles culturelles, traditionnelles, ou des valeurs communes sur lesquelles se fonde la communauté, par exemple. Dans les différentes communautés intentionnelles en ville ou en campagne, les règles sont différentes. C'est à chaque communauté de définir ses propres règles et limites et de s'y tenir. Il y aura toujours des différences entre les individus dans une communauté (par exemple, certains aiment l'ordre tandis que d'autres n'y accordent aucune importance), mais ce seront toujours les règles de base de la communauté, au bout du compte, qui trancheront, à savoir ce qu'on accepte ou pas, non pas en tant qu'individu (où joue l'ego de chacun), mais en tant que communauté. L'absence de règles mène à l'injustice, car alors, certains en font plus, paient plus ou souffrent plus.

Selon son expérience, le fait d'avoir une forme de spiritualité (ou du moins des valeurs communes) aide beaucoup à ce que la communauté reste unie, car ces valeurs sont un guide, une référence qui reste au-delà des egos et points de vue personnels de chacun. Sa conclusion est que le plus gros défi, ce sont les relations humaines. Tout le reste peut s'arranger, mais au bout du compte, c'est l'harmonie des relations qui fait que " ça passe ou ça casse ".

Le café Cambio à Chicoutimi

J'ai rencontré Guylaine, la gérante du café.

Ce qui est intéressant du café Cambio, c'est qu'il est un lieu de rencontre pour les gens de tout âge et de tous milieux qui partagent des valeurs semblables, notamment l'écologie et la justice sociale. Il y a un souci de servir des aliments sains et le menu met en valeur de nombreux produits de la région. Charcuteries, boulangerie, pommes de terre sont tous des produits locaux, ainsi que la plupart des légumes durant l'été. Malgré qu'une bonne partie des aliments qu'ils servent soit biologiques et locaux, ils parviennent à offrir des repas à des prix abordables. Ils vont chercher leurs légumes directement à la ferme et leur viande chez de petits producteurs qu'ils connaissent. Ils aimeraient éventuellement devenir un point de chute pour la livraison de paniers de légumes de l'agriculture soutenue par la communauté.

Le café qu'ils servent provient d'une coopérative de commerce équitable. Même s'il ne s'agit pas d'une initiative de vie à l'échelle locale, j'ai trouvé intéressant de savoir que des gens du café Cambio se rendent directement dans le pays producteur, pour visiter la coopérative de laquelle ils achètent le café. Non seulement peuvent-ils ainsi vérifier que leur café est véritablement produit dans le respect des travailleurs, mais cela leur permet aussi de créer un contact authentique et un véritable lien de solidarité avec ces gens. Ils essaient d'ailleurs d'aller les visiter à chaque année, chaque fois que c'est possible.

Le café est une coopérative de travail. Ils fonctionnent par comités : chaque comité est responsable d'une certaine part du travail. Il y a également un conseil d'administration, mais l'administration est difficile parce qu'il y a beaucoup de roulement de personnel, et les employés ne restent parfois pas assez longtemps pour bien connaître tous les détails nécessaires à une bonne gestion. Elle voit tout de même des avantages au fait d'être une coopérative : tous peuvent apporter leurs idées. Des gens de cette coopérative donnent aussi des conférences sur le commerce équitable et les aliments biologiques au café et dans les écoles, afin de sensibiliser les jeunes.

La Coop sur Généreux à Montréal

Quelque part dans une ruelle du Plateau Mont-Royal, on peut passer devant cette porte blanche, une porte comme toutes les autres, sans se douter de l'univers incroyable qui se cache derrière. Car cette porte, c'est celle qui mène a la Coop sur Généreux. Il s'agit d'un lieu d'habitation collective sur deux étages qui loge environ une quinzaine de personnes. Lors de sa création, il y a cinq ans environ, les murs pour les divisions des chambres ont été construits de la façon la plus écologique possible. On y expérimente un mode de vie collectif où les décisions sont prises par consensus et en essayant de respecter les différences de chacun. On y prépare, presque chaque soir, un repas collectif végétarien fait en partie avec des aliments récupérés. La récupération d'aliments jetés dans les poubelles de marchés et autres commerces alimentaires est une façon de protester contre le gaspillage et de réduire sa dépendance face au système économique mondialisé.

Presque tout l'étage du haut est un grand espace ouvert qui permet aux habitants de se retrouver et de faire des choses ensembles. C'est aussi un lieu très ouvert sur le monde, qui reçoit de nombreux amis, passants, voyageurs, ainsi que toutes sortes d'activités militantes, écologiques ou artistiques. On y organise régulièrement des " skills share ", c'est-à-dire des fin de semaines de partage de connaissance où quiconque le souhaite peut organiser un atelier pour partager un savoir-faire, une activité, une connaissance ou une discussion sur un sujet qui lui tient à coeur.

Le mouvement québécois pour une décroissance conviviale

Tout comme le mouvement international de " localisation " (Vie à l'échelle locale), le mouvement de la Décroissance naît d'une réaction envers la mondialisation et le système économique mondial actuel. Il part de l'idée que, dans un monde où l'on ne parle dans tous les domaines que des moyens d'augmenter la productivité, certaines choses auraient intérêt à décroître. La décroissance dans certains aspects du système, comme, par exemple, la production et la consommation des biens matériels, le transport inutile de ces biens et les heures de travail excessives, permettrait d'autre part l'accroissement du bien-être général. Il en résulterait de nombreux avantages, entre autres, au niveau de la santé, de l'environnement et de l'équilibre dans les sociétés en général. Parmi les principales valeurs sur lesquels s'appuient ce changement, on retrouve l'équité, le relationnel (favoriser l'entraide, la solidarité, la vrai démocratie), le local (favoriser les ressources locales plutôt que dépendre du système mondial), la conservation (ne pas gaspiller les ressources inutilement).

Inspiré par ce mouvement qui se développe depuis un certain temps en France, un petit groupe de Montréal, dont Serge Mongeau, le fondateur du mouvement québécois de la Simplicité Volontaire, commença à discuter de ce que serait la décroissance au Québec. Ils ont ensuite rédigé un manifeste qui leur a permis de mieux faire connaître leurs idées et de développer un réseau actif du mouvement à Montréal. Pour lire le manifeste et pour en savoir plus sur le mouvement et ses activités, voir le site : www.decroissance.qc.ca.

La guérison du coeur : guérison par l'esprit de communauté

Voici une petite histoire que j'ai trouvée particulièrement inspirante, tirée du livre de Guy Corneau " La guérison du coeur ".

" Il existe ainsi, en Pennsylvanie, une petite ville du nom de Roseto, que l'on a étudiée pendant 50 ans en la comparant aux villes avoisinantes de Nazareth et de Bangor. Ces trois communautés étaient desservies par les mêmes hôpitaux, les mêmes médecins, et les mêmes sources d'approvisionnement en eau potable.

Les chercheurs se sont penchés sur le cas de Roseto parce qu'on y avait remarqué un taux étonnamment faible de mortalité par infarctus. Pourtant, les facteurs de risque en rapport avec les maladies coronariennes tels que fumer, manger beaucoup de graisses et souffrir de diabète y étaient aussi répandus que dans les villes avoisinantes.

D'où la différence venait-elle donc ? En fait, la petite ville de Roseto avait été fondée en 1882 par un groupe d'immigrants, tous originaires de la même ville du sud de l'Italie. Cette communauté humaine affichait un haut niveau d'homogénéité ethnique et sociale, des liens familiaux forts et des relations communautaires soutenues. Les chercheurs se sont donc demandés si la stabilité de la structure sociale à Roseto, la cohésion familiale et le soutien communautaire n'avaient pas protégé cette petite ville des attaques cardiaques et favorisé la longévité de ses habitants.

Leur hypothèse s'avéra juste. Dans les années1960 et 1970, la petite ville a peu à peu perdu son style de vie traditionnel. La dégradation des liens familiaux et l'affaiblissement du réseau communautaire se sont accompagnés d'un accroissement des morts dues à des accidents cardiaques et, en l'espace de vingt ans, la petite ville de Roseto a atteint le taux de mortalité des villes avoisinantes. La conclusion des chercheurs fut la suivante :

Ceux qui présentent les facteurs de risque habituels ont plus de chance de faire des infarctus que ceux qui ne présentent pas ces facteurs de risque, mais un segment encore plus large de la population peut présenter ces facteurs de risque et ne pas succomber ;a un infarctus pendant plus de trois décennies s'il est protégé par un sens aigu d'interconnexion et de communauté. "

Conclusion

Au cours du projet LESSAJ, mes recherches m'ont démontré qu'il est possible de vivre aujourd'hui, au Québec, de façon plus locale. J'ai rencontré des gens heureux de s'épanouir à travers des projets où ils trouvent l'esprit de communauté et le retour à leurs propres valeurs. À travers leurs récits, j'ai appris que le passage à ce mode de vie amène aussi plusieurs défis à relever. Ceci m'a permis de mieux comprendre les différences entre ma vision d'un monde idéal et la réalité actuelle, à commencer par ma propre réalité.

Mes expériences pour changer mon mode de vie m'ont amenées à rencontrer mes propres limites. Il ne s'agissait plus alors de contraintes imposées par la société, mais de celles qui provenaient de mon monde intérieur. Ayant vécu depuis l'enfance dans un système conçu pour favoriser l'individualisme, j'ai vécu certaines résistances à la vie collective. J'ai aussi trouvé que les alternatives disponibles en ce moment demandent qu'on y consacre plus de temps et qu'elles ne sont pas toujours accessibles. C'est pourquoi j'ai décidé d'amener le changement dans ma vie progressivement, en prenant le temps qu'il faut pour me libérer de mes résistances. J'encourage chacun ainsi chacun à définir ses priorités, à y aller à son propre rythme, et surtout, à rester honnêtement à l'écoute de soi-même.

Je me suis rendu compte que la Terre n'a pas " besoin " de nous pour survivre. La présence de l'être humain en ce moment lui cause, certes, bien des dommages, mais elle vivait bien avant notre arrivée, et il est fort probable qu'elle continuera à vivre après nous si, par mégarde, nous nous autodétruisons en tant qu'espèce. Avec cette réflexion, j'ai remis en question mon idée selon laquelle les gens conscientisés doivent à tout prix " sauver la planète ". J'ai confiance que si nous commençons par nous " sauver " nous-mêmes, l'équilibre dans la société et sur la planète en découlera tout naturellement.

Je ne crois certainement pas que nous devrions rester les bras croisés à regarder notre monde se détruire, je me questionne plutôt sur le chemin à prendre pour retrouver notre équilibre, en tant qu'individus et en tant que société. Notre corps, notre coeur et notre esprit sont les premiers " lieux " que nous avons trop souvent abandonnés et que nous pouvons reconquérir. Et ce n'est qu'en ce lieu que nous pourrons, non plus seulement penser, mais aussi sentir que nos besoins ne sont pas comblés. C'est de là que naîtra la volonté d'agir, chacun à sa façon, selon qui il est. Car si chaque être et chaque communauté sont uniques, il ne doit donc certainement pas y avoir qu'une seule façon d'agir.

Il n'est pas non plus question de chercher à éliminer le " mal " de la planète ; d'ailleurs, en observant la nature, on voit qu'elle ne présente aucun jugement de valeur, mais simplement des cycles de vie et de mort, et nous ne voyons pas une fleur ne pleurer pas parce qu'elle va mourir. De tels jugements sont le propre de l'être humain. Il s'agit plutôt de vivre la vie que l'on choisit, celle qui répond à nos véritables besoins, en accord avec les besoins de tous les autres êtres vivants. C'est passer de la dépendance inavouée à un système anonyme à une interdépendance reconnue, assumée et pleinement vécue.

La vie à l'échelle locale, c'est cultiver son propre jardin intérieur, nourrir son âme localement à la source des trésors qui sont déjà là, en chacun de nous. En se perdant un peu moins dans tout ce que la mondialisation nous amène de superflu, on trouve le temps de revenir à l'essentiel. Et c'est là que nous pouvons partager avec les autres, créer des liens plus riches, vivre des relations humaines plus satisfaisantes. Nous pouvons alors offrir au monde non pas une contribution préfabriquée, mais l'oeuvre de la création authentique et qui se renouvelle constamment.

Le monde de vie à l'échelle locale, c'est d'abord et avant tout un monde d'intégrité, où chacun est libre de développer son plein potentiel et de le partager avec la communauté à travers des relations saines aux autres et à l'environnement. C'est le cri de la nature où nous vivons et qui vit en nous, la réponse de la Vie elle-même !



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